Mortemobire CODEX SULDER
   

Chapitre 27 : Instructions

Le grand maître interpella l’archiviste avec un léger sourire sur les lèvres. Même s’il venait de traverser la cité en quelques secondes, il n’en gardait pas moins un grand sourire jovial.
« Vylvan ! Mon cher archiviste, commença le grand maître. Je souhaitais vous rencontrer justement ! J’espérais bien vous rencontrer dans la taverne.
— C’est l’endroit le plus logique pour me rencontrer, commenta Vylvan avec une petite pointe d’ironie.
— En effet, ajouta le grand maître. Je ne prenais pas grand risque à venir ici dans un premier temps avant de vous chercher ailleurs. Est-ce que vous êtes opérationnel pour partir immédiatement ? »
Le grand maître observa l’archiviste. C’était un magicien de bas niveau. Débrouillard et habile de son art. Toutefois, il ne deviendrait pas un grand lanceur de sort. Le grand maître ne lui demanderait pas autant qu’il pût en espérer d’Alendomïën. Il avait toute son utilité dans d’autres domaines.
L’archiviste était vêtu d’une robe bleue avec des dentelles au niveau des pieds. Sa robe était parsemée de points blancs représentant d’anciennes étoiles. Une jeune barbe blanche commençait à peine à descendre de deux centimètres sous son menton. Elle était blanchie par magie.
Un front dégarni laissant juste une pointe noire de cheveux au sommet du crâne. La pointe ainsi formée par ses cheveux indiqués le milieu de ses yeux. Des yeux marrons très clair. Des cheveux noirs à tendances grisonnantes. Ses cheveux descendaient au niveau de son cou sur l’arrière. Plusieurs parchemins dépassaient des poches de sa robe. Le grand maître n’était pas convaincu qu’il pourrait être prêt à l’instant. Mais il pouvait le surprendre.
« Je suis toujours prêt pour vous rendre servir grand maître, ajouta Vylvan.
— Je ne doute pas de votre loyauté, conta le grand maître. Ne cherchez pas à m’amadouer par un beau langage fleuri. Je n’ai pas le temps pour cela aujourd’hui.
— Allons directement au but de votre visite dans ce cas, dit Vylvan.
— Va chercher Panda et Kirnou. Vous devrez rejoindre la porte de Haches dans moins d’une heure. Votre travail sera de vous faire connaître du capitaine de la garde pour participer à un Aticas ! Je ne veux pas que vous y participiez. Ce ne sera pas votre travail. Il reste encore un démon à l’extérieur de cette cité, il doit être détruit. Mais il y a également un chef de guerre qui a dirigé cette armée et ce n’était pas le démon. Ce chef va se terrer après la défaite du dernier démon. Je veux que vous le débusquiez. Profiter de l’Aticas pour observer les environs. Faites le nécessaire pour le détruire.
— Je viens pour apporter un peu d’aide magique, questionna Vylvan.
— C’est exactement ça, commenta le grand maître. Panda va apporter sa force pour détruire ce chef. Kirnou sera vos yeux dans les airs pour éviter qu’il ne puisse se sauver. Et vous aurez également avec vous Sulmur qui sera vos yeux sous terre.
— Oh non ! Soupira Vylvan avec découragement. Pas le lombric géant. Il est stupide et d’une bêtise sans pareil.
— Il est brave, gronda le grand maître. Vous n’aurez pas le choix. Je préviendrais moi-même Sulmur de sa mission. Ne négligez pas son aide. Il pourra détecter sous terre des éléments que vous ne pourriez ressentir en surface, même avec l’aide de l’arknows.
— Vraiment, il n’y a que moi qui n’ai pas de cul, dit Vylvan en baissant les épaules. Pourquoi faut-il que ce soit moi qui m’en occuper de cette horrible créature ?
— Je ne vous demande pas de vous en occuper, coupa le grand maître. Il va vous accompagner et il va vous aider à sa manière. Il sera très bien se gérer lui-même sans que vous lui donniez de consigne. Il n’est pas méchant.
— Non juste un peu con… crétin… c’est l’idiot de la bande. L’abruti du …, enragea Vylvan avec une véhémence rare.
— Allons, je vous demanderais du respect pour cet individu, coupa net le grand maître en haussant le ton. Je ne vous donne aucun choix, ni discussion. Il vient, il vous aide et c’est tout. Vous aurez besoin de lui et de ses capacités venant des profondeurs de Sulder.
— Je pourrais tout aussi bien m’en passer, dit avec amertume Vylvan.
— Cette discussion est close, mon cher archiviste. Si vous continuez sur cette voie, je vous promets que vos responsabilités envers Sulmur seront accrues et que mon aide pour rejoindre la tour de magie de Haches va se faire plus rare et moins favorable.
— J’en prends note grand maître, dit Vylvan déçu. J’obéis à vos ordres. Mais ce ne sera pas avec une certaine appréhension que je serais obligé de parler avec Sulmur. Je me serais passé d’une telle épreuve. »
L’archiviste tourna le dos au grand maître en lui faisant un petit signe de la main en guise d’au revoir. Le grand maître le laissa s’éloigner sans ajouter un mot de plus. Vylvan aurait une belle carrière dans une tour de magie. Le renversement de l’Empire lui offrirait une possibilité de rejoindre une plus grande tour de magie que celle de Haches. Aiges, San Angelos, voir même Englub serait une très belle destination pour lui. Il progresserait dans la hiérarchie des archivistes très vite s’il donnait du sien.
Les archivistes sont des lanceurs de sorts humains que l’on classe comme les gardiens des bibliothèques des tours de magie. Historiens pour la majorité, ils profitent de leur situation pour étudier les livres de magie qui sont à leur disposition.
Progressant dans leur art secrètement. Vylvan profiterait lui aussi d’une tour de magie pour progresser. Les archivistes furent longtemps considérés comme le parent pauvre de la magie. Mais lorsque les guerres entre l’Empire et les ténèbres se firent plus intenses. Sulder découvrit la véritable force qui se cachait dans l’ombre de leurs bibliothèques. Les archivistes vinrent apporter leur connaissance magique dans le conflit contre la magie noire.
Les archivistes ne sont plus considérés désormais comme des rats de bibliothèque cherchant à percer le secret de la magie des elfes dans leur grimoire. Mais bien comme de véritables magiciens agissant pour le bien de chacun. Les archivistes ne travaillent plus dans l’ombre. Ils sont réputés et appréciés. Ils ont un rôle prépondérant dans les tours de magie blanche. Le grand maître enverrait Vylvan dans la tour de magie de Haches dans quelques jours. Contrairement à Alendomïën, un archiviste serait accueilli les bras ouverts et sans restrictions par la tour.
Le grand maître souhaitait que d’avoir Vylvan dans la tour de magie puisse donner un coup de pouce pour l’intégration d’Alendomïën. Même s’il commençait à désespérer de voir la tour de Haches un jour accepter cette magicienne elfique. Il ne pouvait rien faire de plus pour elle que tout ce qu’il avait entrepris. Sa plus grande chance aurait été de voir directement avec Magelinseco, le grand magelsorf de la tour grise. Le plus haut dignitaire de la magie elfique. Avec son soutien, les portes de toutes les tours seraient ouvertes.
Malheureusement, Magelinseco n’était pas un ami particulier du grand maître. Une connaissance, il lui avait déjà parlé pour régler quelques affaires sur la planète, mais pas au point de lui demander un service. Et puis, le plus problématique venait qu’il ne savait pas comment joindre Magelinseco. Même son ami maître Taca ne savait pas comment rejoindre le grand magelsorf.
Le grand maître chassa de son esprit les problèmes de la tour de magie de Haches pour se concentrer sur ses objectifs de la journée. Il y avait encore beaucoup d’éléments à mettre en place.
Les dès du destin étaient jetés. Il avait œuvré une fois encore pour être un moteur du changement du cours des événements. Il pensait bien agir, mais il ne le serait comme à chaque fois qu’il était intervenu que bien plus tard.
Il avait aiguillé de futurs héros pour qu’ils influencent de leurs actions le destin de cette planète. Il avait fait cela de nombreuses fois, toujours certain d’agir dans le meilleur intérêt de la planète, même si sur le moment les choix n’étaient jamais faciles à décider. Il assumait ses décisions et ses conséquences. Pourtant, cette fois, il avait un peu de remords d’avoir lancé ce jeune Balco dans une si folle aventure.
Ce jeune homme était sans expérience. Jamais il n’avait fait cela par le passé. Il avait toujours aidé les autres, mais en leur accordant un entraînement spécifique. Pour Balco, il n’en avait pas eu le temps. Si seulement, il avait pu le découvrir préalablement. Ne serait-ce qu’une simple petite année auparavant ? L’envoyer dans cette aventure était prématuré, le grand maître en avait conscience.
Pas seulement pour le former aux épreuves qui l’attendaient. Ce n’était qu’une partie du problème qu’il allait rencontrer. Il devait aussi justifier sa place au sein de ce groupe. Avec un peu plus de temps, il aurait pu le faire reconnaître à sa juste valeur. Nul n’aurait contesté sa présence. Là, sans être volontaire, Balco serait mis un peu à l’écart des actions du groupe, car les autres ne lui accorderaient pas aussi facilement leur confiance.
Le grand maître posa sa main contre la porte de l’auberge en serrant le poing. Si seulement il avait du temps. La vie était étrange. Il avait des millénaires de vie derrière lui. Une vie même plus longue que les elfes et pourtant malgré tout ça, il manquait toujours cruellement de temps. Les années et la sagesse ne pouvaient rien y changer. Le temps était le seul élément que nul ne pouvait contrôler à sa guise.
Le grand maître chercha à oublier son jeune apprenti héritier. Il devait apprendre à lui faire confiance. Il parviendrait à faire sa place dans ce groupe. Il en serait un leader naturel. Il n’avait pas encore la lucidité et l’expérience pour s’en rendre compte de lui-même. Pourtant, l’intuition du grand maître ne pouvait être trompée. Balco aurait un grand rôle à jouer à l’avenir. Et ne pas simplement, renverser l’empereur.
Un destin bien plus grand et vaste s’ouvrait devant lui.
Le grand maître se concentra sur la porte de la taverne. Il n’était pas simple de ne pas penser à l’Empire, aux cinq doigts de l’empereur agissant pour lui ou à ce jeune héritier. Il devait pourtant en faire abstraction. Les actions de l’héritier de la nuit devaient être accompagnées par une série de petites actions complémentaires. L’alliance qui devait naître entre l’Empire reconstruit et le futur empire des héritiers ne reposerait pas uniquement sur la destitution de l’empereur.
Les liens devaient être encore plus solides et indissociables. Une union si puissante que les ténèbres subiraient un revers éclatant. Seule condition sine qua non pour un retour de l’énergie sur Sulder. Une renaissance de la troisième force dont le grand maître ne serait pas peu fier de ramener définitivement sur cette terre. C’était là, le défi le plus colossale de sa carrière. Construire l’Empire, retrouver les héritiers de l’aigle blanc ou encore former Rougue n’était rien face à ce qui l’attendait.
En cas d’échec, l’élu du mal reviendrait sur cette planète et il anéantirait toute trace de vie de la surface de la planèete. Le prix à payer pour un échec serait très lourd de conséquences. Mais en cas de réussite, l’énergie accompagnant les vingt-trois héritiers de l’aigle blanc. Ils auraient les moyens de réaliser ce que l’aigle Rouge n’était pas parvenu à faire : détruire l’élu du mal.
Le grand maître se contenta d’imaginer cette possibilité dans un coin de son esprit. Il avait confiance pour que tout se déroule bien. Il n’avait plus moyen de revenir en arrière, la machine était lancée. Il ne pouvait plus la stopper. Il venait de jeter la pierre qui allait mettre à mal la roue du destin.
Il avait encore une action majeure à initier et pas la moindre : prendre le contrôle de la cité des neiges. La grande cité aussi connue pour ses neiges éternelles que pour ses oiseaux géants dressés. La cité appartient à l’Empire depuis la naissance de l’Empire. Le grand maître ne souhaitait pas que cette situation change. Mais durant la période d’incertitude qui allait régner après la chute de l’empereur, les oiseaux géants ne devaient pas tomber entre de mauvaises mains.
Le grand maître devait protéger cette cité, afin de la restituer à l’Empire lorsque celui-ci aura un nouvel empereur à son sommet. Toutefois, ce n’était pas l’intention de protéger la cité qui était étrange, mais le moyen d’y parvenir. Il n’avait pas d’autres solutions pour y arriver en si peu de temps.
Il allait envoyer une armée d’arklins en assurer la protection. La démarche était surprenante, mais il n’avait que cette armée à disposition. Le commandant de cette armée, un chef de guerre arklins était l’un de ses élèves. Gatrac-goharic serait face à un défi à la hauteur de son talent. Le grand maître ne doutait pas de ses compétences pour le relever et y parvenir, même si certaines embûches survenaient. Cet engagement contre la cité des neiges lui accorderait une notoriété importante auprès des individus de son espèce. Celle-ci serait un avantage incontestable pour son avenir. Possiblement importante pour les héritiers également.
Gatrac-goharic devait capturer la cité des neiges. Les chevaliers de l’empereur avaient déjà donné leur consigne pour que la cité capitule sans bataille. L’armée de Gatrac-goharic positionné pour faire un siège de la cité des neiges. Mais il ne serait pas là pour l’affaiblir, mais au contraire en assurant un rempart supplémentaire dans sa défense.
La cité des neiges serait remise aux chevaliers de la main de l’empereur dans quelques semaines en échange d’un accès à la cité et aux oiseaux géants. Tout était déjà négocié avec les chevaliers de la main de l’empereur. Le chevalier Ental avait été satisfait de la proposition du grand maître. Les armées de l’Empire s’occuperaient de protéger le sud, pendant que le grand maître et son nouvel empire d’héritiers protégeraient le nord de la région. Tout était trop parfait pour qu’il n’y ait pas un petit accroc.
Le grand maître comptait sur la pugnacité de Gatrac-goharic pour déjouer les imprévus avec une main de fer. Car contrairement à l’héritier de la nuit, la cité des neiges ne se retrouverait pas protégée par une poignée de garde sans expérience. Elle allait conserver toutes ses défenses. En cas d’imprévu, la conquête de la cité des neiges serait un véritable défi même pour une grande armée.
Et ce n’est pas la chute de l’empereur qui affaiblirait la défense de la cité. Juste sa noblesse qui pourrait être déstabilisée par la nouvelle.
Quoi qu’il advienne de ce conflit, l’empire des héritiers et l’Empire feraient front ensemble contre les ténèbres. Même si en apparence, la naissance de l’un se fera sur le dos de l’autre. Tout cela n’était que les apparences et le grand maître escomptait bien que les ténèbres y voient un avantage pour eux. Cette erreur pourrait équilibrer les forces.
Le grand maître posa sa main sur la porte de la taverne. Il était l’heure d’engager Gatrac-goharic dans le conflit naissant. Sans attendre une seconde de plus d’un petit mouvement de l’index, il poussa la porte pour qu’elle s’ouvre. Le grand maître grimaça en observant l’intérieur de la taverne.
Un bruit infernal y régnait. C’était encore le boxon dans ce lieu de dépravation. Il n’avait pas le temps de faire la discipline, pas aujourd’hui ! D’un bond, il sauta dans la taverne et atterrit sur la première table qui faisait face à la porte. La tavernière lui lancerait certainement quelques regards noirs d’avoir posé les pieds sur une table, mais elle lui pardonnerait bien vite. Bien plus vite que si c’était l’un de ses énergumènes d’élèves.
Hurler ne servirait pas à grand-chose en dehors de monter encore un peu plus le volume sonore de la taverne. Il envisagea donc un choc plus drastique pour ramener le calme dans ce lieu ! Une bonne explosion assourdissante, ça au moins, ça pourrait les forcer à stopper leur discussion. Enfin, il l’espérait.
Il baissa la tête entre ses épaules pour concentrer son énergie. Il la fit affluer entre ses cellules pour qu’elle converge vers les doigts de sa main. Un geste répétait des milliers de fois. Il n’éprouvait aucune difficulté à former deux globes d’énergies entre les deux paumes de sa main. Les globes s’enflammèrent dès que l’intensité énergétique réunie fut suffisante pour les embrasser. Le grand maître força son énergie pour que les deux boules de feu aient une trentaine de centimètres de diamètres.
Des boules de feu qui demandaient déjà une maitrise technique et largement suffisantes pour créer une explosion assourdissante. Bien évidemment parfaitement ridicule en comparaison avec les boules de feu ignuka inventées et utilisées par Rouge. Toutefois, tout le monde n’est pas l’aigle Rouge ! Même lui Zarach connu sous le nom de grand maître. Il se contenterait parfaitement de ses propres boules de feu sans pour autant forcer son talent.
L’heure était à la guerre, mais pas contre les siens. Il devait juste les secouer un peu pour obtenir leur attention.
Le grand maître les projeta l’une contre l’autre. Une explosion assourdissante se produisit, ramenant provisoirement le calme dans la taverne. Toutes les personnes présentes dans la taverne se tournèrent vers le grand maître un court instant. Ils le regardèrent brièvement, puis ils se remirent à parler entre eux, comme s’il ne s’était rien passé. Le grand maître soupira d’exaspération.
Cependant, il commençait à en avoir l’habitude avec cette bande de joyeux lurons. La tavernière, excédée par l’attitude des élèves du grand maître, sortit de derrière son comptoir. Elle se dressa devant les individus les plus bavards. Elle commença par le plus bruyant d’entre eux : l’entité terreuse. Elle hurla juste devant lui :
« Taisez-vous ! Mais taisez-vous ! »
La taverne redevint calme en quelques secondes. Son autorité en ce lieu n’était plus à démontrer. Il faut dire que l’interdiction de rentrer dans la taverne était certainement le plus grand châtiment que l’on pouvait leur affliger. La tavernière haussa les épaules et se remit derrière son comptoir. Le grand maître remercia la tavernière d’un mouvement de tête et entama son discours :
« Merci de votre silence ! Clama-t-il d’une intonation peu convaincue. La situation évolue comme vous devez déjà le savoir depuis quelques jours. La découverte de l’héritier de la nuit et la petite altercation avec les troupes du nécromant Lichn ne sont que le début. Je vous ai formé pour prendre part à ce que j’espère une nouvelle révolution sur notre planète. Vous allez participer à ce changement au fil des semaines et des années. Une nouvelle page de l’histoire doit débuter. L’heure d’un nouvel empire a sonné. Cet empire, ce sera celui des héritiers pour le nom, mais ce sera également le vôtre. Vous participerez à ses réussites comme à ses échecs. Chacun y apportera sa pierre…
— HIP-HIP-HIP, rugit Gloupto.
— HOURRA, reprirent toutes les personnes présentes dans la taverne. »
La tavernière lança un regard noir à l’ensemble de la taverne en s’arrêtant plus particulièrement sur l’entité terreuse. Gloupto se contenta de dessiner un sourire plus large sur son visage modelé de façon à ressembler à un humain. Toutefois, il comprit le message de la tavernière, car il n’ajouta rien. Alors qu’en temps normal, il aurait certainement ajouté quelques pitreries complémentaires
Le grand maître resta silencieux quelques secondes pour prendre le pouls de son auditoire du moment. Même si cela avait été pénible, il avait acquis leur attention. Il pouvait la perdre à nouveau très rapidement, mais il devait tout faire pour que cela ne se produise pas. Il avait besoin encore de quelques minutes uniquement.
La suite de son discours allait concerner la majorité d’entre eux. Il allait les envoyer un peu partout autour de Haches pour amorcer l’émergence d’un nouvel empire. Des années de préparation pour arriver à cet instant, le grand maître souhaitait du plus profond de lui-même que tout se déroule aussi bien qu’il l’escomptait.
Le grand maître balaya du regard le visage de chacun. Il les avait formés. Il les connaissait depuis des années. Il percevait les forces et les faiblesses de chacun d’entre eux.
La grande épopée qu’il était en train d’initier en laisserait certains d’entre eux sur le chemin, mais il ne pouvait rien faire contre ça. Chacun d’entre eux avait son rôle à jouer dans les événements à venir. De grands noms naîtraient, d’autres ne laisseraient qu’une trace éphémère de leur passage. Nul n’était pourtant inutile. Aussi insignifiante et discrète qu’il pourrait l’être, une seule de leur action future changerait la face du monde.
Le grand maître le savait. C’est pour cela qu’il les avait formés lorsqu’on lui avait donné cette bande de gamins !
Les pensées du grand maître s’éclipsèrent un moment. Bientôt, il pourrait leur dire la vérité à leur sujet. Il s’était promis de le faire à l’issu de leur formation. Cette échéance approchait.
Le grand maître chassa de ses pensées les souvenirs du passé. L’avenir commençait maintenant, il aurait le temps de regarder en arrière ultérieurement. Il parla d’une voix puissante pour que tout le monde l’écoute sans chercher à l’interrompre.
« L’avenir vient de changer. Votre avenir, appuya le grand maître. Je sais que je ne vous ai pas toujours traité gentiment. Mon enseignement ne fut pas facile chaque jour, mais vous êtes tous parvenu à progresser dans vos domaines de compétences. Ce ne fut pas une partie de plaisir pour moi non plus. Tous les efforts que nous avons consentis mutuellement ne sont pas vains. Il avait pour but de nous préparer à ce jour de changement. Je vous ai appris tout ce que vous deviez savoir pour survivre dans ce monde. Sauf l’apprentissage de la troisième force, mais vous en avez tous les compétences et mon apprentissage vous permettra de l’acquérir lorsque le temps sera venu. »
Gloupto s’apprêta à répliquer, mais la tavernière l’avait à l’œil. Avant que le moindre son ne pût sortir de son gosier, le regard sombre qu’elle lui adressa lui coupa toute envie de continuer ! Il se contenta de lui adresser un sourire charmeur comme si de rien n’était.
« J’ai du travail pour vous tous. Ceci constituera votre dernière mission d’apprentissage, continua le grand maître en baissant légèrement le ton de sa voix. C’est une joie pour moi de pouvoir vous libérer de mon apprentissage. Je sais que plusieurs prendront la décision de voler de leur propre aile et nous quitterons. Je vous l’avais promis, je ne retiendrais personne. Chaque départ sera un déchirement pour moi. Peut-être encore plus que pour tous les autres élèves que j’ai formés. C’est la première fois que je garde des élèves aussi longtemps que vous. J’ai espoir que beaucoup resteront pour accompagner les héritiers. Vous prendrez la bonne décision pour vous et votre avenir, j’ai confiance en votre choix. Ne vous laissez pas influencer par un vieux maître comme moi qui va pleurer le départ de ses élèves. Je préfère mille fois, vous voir partir que de devoir déposer des fleurs sur votre tombe en signe de dernière rencontre. »
Le grand maître soupira. Il redressa les épaules et continua d’une voix plus forte : « Je ne suis pas ici pour être le porteur de mauvaises nouvelles bien au contraire. La naissance de l’empire des héritiers est en marche. Vous allez aider au bon déroulement de cette création ! Je vais prendre en main la suite des opérations, commenta le grand maître avec sévérité. Vous le savez certainement déjà tous, Balco l’héritier de la nuit est parti ce matin à destination d’Englub. »
Le grand maître marqua une pause pour que chacun prenne conscience de l’importance du discours qu’il était en train de formuler. « Chacun d’entre vous va se voir assigner une tâche ! Continua le grand maître. Je ne pense pas que cela arrivera, mais ceux qui se retrouveront sans aucune indication de ma part devront rester dans la cité. »
Le grand maître s’en voulut intérieurement. Il aurait voulu rencontre Gatrac-goharic en premier en tête à tête pour qu’il se mette en marche immédiatement avec son armée. Il était trop tard désormais, il s’était lancé dans un grand discours. Il allait devoir passer en revue les différents effectifs pour leur assigner leur dernière mission. Celle qui allait mettre fin à leur apprentissage.
Le grand maître observa les présents dans la taverne. Il était certain que les premiers qu’il allait chercher ne pouvaient être que présents dans la taverne. Son instinct ne le trompa pas, ils étaient tous bien là. Il dirigea son regard vers l’enchanteur. « Dyrmdu, clama le grand maître d’une voix puissante. Je commence par toi. Prépare tes affaires et ta bonne humeur. Je t’adjoins dans ta tâche tout ton groupe de coincheurs. »
Le grand maître leva la main en direction de l’enchanteur en lui montrant sa paume. « Je ne veux même pas entendre une revendication, coupa net le grand maître. Ni même de la joie. Vous n’êtes pas en balade pour aller passer votre temps à jouer aux cartes. Votre rôle est important, l’héritier de la nuit et ses compagnons sont partis vers la cité d’Englub. Je pense avoir déjà évoqué la mission que je leur ai confié. Ils vont devoir passer par Petit-Village au cours de leur périple. J’ai déjà prévenu Hilld qu’il trouverait de l’aide sur place. Une auberge qui les attendrait et de nouveaux chevaux frais afin de les amener le plus prêt possible de la cité d’Englub.
— Je suis censé faire comment pour les rattraper et arriver avec eux ! S’exclama Dyrmdu avec une ironie non dissimulée dans le ton. Je ne suis pas Alendomïën.
— Deux oiseaux géants viendront vous prendre d’en moins d’une heure pour vous porter par la voie des airs jusqu’à Petit-Village, commenta le grand maître. Dès ce soir, vous aurez déjà pris position.
— Pourquoi ne pas avoir envoyé le groupe jusqu’à Englub avec les oiseaux géants ? Questionna Dyrmdu.
— Je n’en possède que deux, déclara le grand maître. Trop peu pour transporter tout le groupe convenable jusqu’à Englub. Ensuite, en arrivant par la voie des airs, les oiseaux seraient repérés bien avant leur arrivée dans la cité. Je ne souhaite pas annoncer ouvertement notre arrivée. Cette mission doit être discrète, l’empereur ne doit découvrir leur présence que le plus tard possible.
— Vous devez avoir raison, raisonna Dyrmdu. On va se préparer pour se mettre en route.
— Immédiatement, gronda le grand maître. Je ne veux plus vous voir dans cette taverne à l’instant. Vous êtes consignés à Petit-Village, aucun d’entre vous ne doit la quitter sous aucun prétexte ! Vous allez servir d’appui à l’héritier de la nuit à l’aller, mais également au retour. Il doit être certain de trouver des alliés dans Petit-Village en permanence. »
Le grand maître désigna la porte de l’auberge. Dyrmdu fut le premier à sortir, il n’était pas ravi de quitter Haches, mais le grand maître n’en avait cure. Toutefois, la perspective de trouver une autre place pour jouer aux cartes loin de la surveillance du grand maître lui fit garder un petit sourire en coin. Les trois autres joueurs de cartes suivirent l’enchanteur juste après.
Les deux oiseaux géants lui avaient été envoyés par le chevalier Ental. Le magicien de la tour blanche d’Englub était officiellement en visite à la tour blanche de Haches. Les oiseaux géants avaient apporté le magicien ainsi que quelques acolytes. C’était la manière diplomatique d’écarter le plus important lanceur de sort d’Englub. Même si celui-ci n’était pas favorable à l’empereur, son devoir lui aurait dit de le protéger.
Le temps de cette courte visite, le chevalier Ental avait donné la consigne que le grand maître protégerait les deux oiseaux géants comme bon lui semblerait. Donc, s’en le dire implicitement, il avait droit de faire usage des oiseaux pour les affaires qui lui sembleraient importantes. La manigance entre l’Empire et le futur empire des héritiers était importante.
Dès que la porte de la taverne fut refermée par le dernier joueur de cartes. Le grand maître regarda de nouveau les présents dans la salle. Il était temps de mettre en marche une armée d’arklins sous le commandement de Gatrac-goharic. Il tourna son regard vers l’arklins noir et lui demanda de s’approcher.
Gatrac-goharic répondit par un large sourire dont on voyait les dents jaunies apparaître. Ce dernier attendait cet instant depuis plusieurs semaines. Il était ravi que le grand maître le réclame enfin. Dès que Gatrac-goharic ce fut approché, le grand maître parla plus doucement. Pas assez pour que Gatrac-goharic soit le seul à entendre, mais assez pour que quelques bavardages reprennent dans le fond de la salle.
« Mon cher Gatrac-goharic, je ne pense pas avoir besoin de m’étendre longuement sur le sujet, déclara le grand maître. Tu sais parfaitement pourquoi je fais appel à toi aujourd’hui. Nous en avons déjà discuté plus d’une fois lors des dernières semaines. Aujourd’hui, c’est l’autorisation d’aller jusqu’à la cité des neiges que je t’accorde. La cité des neiges est très fortement protégée par une garnison complète de garde de l’Empire, ainsi que plusieurs chevaliers de haut rang de l’Empire. L’idée n’est pas d’entrer en conflit avec la cité, mais d’y imposer un siège. Tout du moins de faire croire à un siège de la cité. Tes arklins et toi, vous êtes là pour être une armée de défense de la cité au cas où un quelqu’un voudrait profiter de la faiblesse de l’Empire. Tu ne seras pas seul dans cette aventure, je sais que tu peux compter sur tes hommes, mais d’ici à ce que tu les rejoignes, tu es potentiellement vulnérable à te déplacer seul ! C’est pour cela qu’il te faut des compagnons de route. Je sais que tu ne seras pas ravi par cette nouvelle, mais tu n’auras pas plus le choix que Rosental tout à l’heure. C’est une obligation. Tu amèneras dans ton aventure Angueudrac, ainsi que Rebel-Rebel le chamane. À vous trois vous parviendrez sans encombre jusqu’au campement de ton armée. La cité des neiges est déjà au courant de ta venue. Si jamais, il y avait un imprévu dans le plan initial, tu as toute liberté pour improviser. Tu as même mon aval pour capturer réellement la cité si elle ne respecte pas sa part du marché. J’espère juste que nous n’en arrivons pas à une telle extrémité. Je peux compter sur ton intelligence tactique pour faire les choix les plus profitables. Bonne route Gatrac-goharic, je ne te retiens pas une seconde de plus ! »
L’arklins noir ne rajouta pas le moindre commentaire. Il n’avait pas besoin de poser des questions. Cette situation avait déjà été discutée plusieurs fois entre eux. C’était la concrétisation aujourd’hui. Enfin, il quittait la cité de Haches pour accomplir sa destinée. Il fit un signe de tête au grand maître. Un simple signe de la main pour saluer tous les présents de la taverne et il la quitta plus vite que jamais.
Le grand maître laissa le temps à l’arklins noir de faire ses adieux. Il fut malgré tout surpris qu’il n’y accorde pas plus de temps. Il savait l’arklins noir pressé de partir, mais il n’aurait pas imaginé qu’il fut si prompt à quitter la cité. Après tout, il partait peut-être pour plusieurs mois, si ce n’était pas plus.
Le grand maître avait encore à faire ! Il devait envoyer des guerriers au capitaine de la garde pour déloger le dernier démon qui errait aux portes de la cité. Mais il devait également envoyer quelques-uns de ses élèves à destination de la cité d’Oroola. Des nouvelles récentes lui inspiraient de grandes inquiétudes.
La cité était solidaire avec l’Empire depuis son origine. Pourtant, il y a quelques semaines, le conseil de la ville avait décidé sous l’influence de sa population de se déclarer indépendante de l’Empire. Cela n’avait en soit rien d’inquiétant, cela arrivait parfois qu’une ville veuille acquérir de l’indépendance, mais rapidement les cités se rendaient compte que se fermer à la protection de l’Empire et à son commerce n’était pas viable.
Son intervention pour déstabiliser l’Empire risquait d’avoir des répercussions fâcheuses sur la cité d’Oroola. L’Empire ne protégerait pas une cité indépendante pendant sa période de convalescence, il aurait des urgences plus importantes à régler. Sans protection, Oroola pouvait tomber entre de mauvaises mains ou subir une attaque des ténèbres qui serait fatale à sa population.
Il devait s’occuper de protéger la cité d’Oroola pendant cette période d’incertitude. Il n’était pas là pour conquérir la cité au nom de l’empire des héritiers ce n’était pas dans son intention. Les cités qui voudraient rejoindre le nouvel empire le feraient volontairement sans influence militaire ou de sa part.
Le grand maître enverrait quelques élèves pour qu’il s’assure que la cité ne puisse pas tomber entre de mauvaises mains. Ce serait à eux de trouver les solutions adéquates pour y parvenir. Ce n’était pas la plus simple des tâches qu’il était en train de leur accorder. Toutefois, cela pouvait être la moins dangereuse, car il y avait une forte probabilité que la cité d’Oroola ne subisse aucune attaque.
Le grand maître exposa aux présents de la taverne la nécessité d’y envoyer certains d’entre eux. Tout en expliquant son point de vue sur la situation, il observait les présents pour choisir qui prendrait la route pour Oroola. Il avait déjà son idée, mais la présence du démon à l’extérieure de la cité l’amenait à changer légèrement ses plans.
« Je vais y envoyer cinq d’entre vous, commenta le grand maître. Aënric, Libevid, Abedois et Phapnie.
— Qui sera le cinquième ? Questionna Aënric d’un timbre elfique accoudé au comptoir de la taverne.
— Vous allez être accompagné par Juonis, expliqua sèchement le grand maître. Je vois qu’il n’est pas présent actuellement dans la taverne. Je le préviendrais moi-même qu’il devra vous rejoindre. Partez sans lui, il vous rejoindra sur le chemin.
— Je présume que nous n’avons même pas le droit de vous déclarer que nous nous passerions volontiers de Juonis, commenta Aënric avec dépit.
— Vous présumez, bien cher elfe, déclara le grand maître. Aujourd’hui, je ne suis pas d’humeur à négocier. Vous avez des consignes et vous vous y tiendrez. Nous discuterons un autre jour. L’heure est l’action et plus à la discussion.
— C’est vous le maître, lâcha Aënric en terminant sa bière posée sur le comptoir. Souhaitons qu’il y ait au moins une auberge accueillante à Oroola.
— Vous n’allez pas là-bas pour faire du tourisme, ni pour écumer tous les rades qui servent de la bière, gronda le grand maître. Vous devez faire honneur à l’empire que vous servez désormais. Ce n’est pas pour mon nom que je vous envoie en mission, mais pour l’empire des héritiers qui au retour de Balco sera déclaré officiellement ici. »
Le grand maître tourna la tête de gauche à droite. « Cette remarque est valable pour vous tous, ajouta le grand maître d’un ton plus fort que précédemment. Ne faites pas honte à votre empire. »
Aënric continua de boire sa bière sans se soucier des remarques du grand maître. Ce dernier vit rouge à cette bravade. « Hors de ma vue ! S’écria le grand maître. Ceux que je viens de désigner, mettez-vous en route à l’instant pour Oroola, je ne veux plus voir traîner dans cette taverne. Et que je ne vous surprenne pas à flâner dans les rues de la cité, je vous ferais regretter de ne pas avoir pris la poudre d’escampette ! »
Le grand maître cette fois-ci n’attendit pas que les protagonistes aient quitté la taverne. Il redescendit de la table sur laquelle il était perché depuis plusieurs minutes et se dirigea droit vers Donirico et Lobyron. Ils étaient au fond de la salle à boire aussi.
« Messieurs, je vais également avoir besoin de vous, conta le grand maître en posant ses mains sur ses hanches.
— Nous sommes prêts à suivre vos directives, répliqua Lobyron. C’est un plaisir de voir notre dernière mission d’apprentissage prendre enfin forme.
— Destination Englub pour vous deux ! Ajouta le grand maître sans s’occuper des paroles de Lobyron.
— Englub ! S’étonna Donirico en dévisageant le grand maître. Mais notre héritier et plusieurs de nos compagnons sont déjà en route.
— Je suis au courant mon cher tourcien, dit le grand maître avec amusement. Vous allez justement suivre les traces de la compagnie. Vous ne devez pas les rejoindre avant Englub. Vous vous assurerez qu’aucune créature ne suit la compagnie. Et vous les aiderez pour le retour. L’empereur terrassé, plusieurs patrouilles de gardes vont se mettre à leur poursuite par pur esprit de vengeance. Nous ne pourrons pas spécialement leur en vouloir, c’est même logique qu’ils réagissent de la sorte. Toutefois, nous avons besoin de notre héritier de la nuit. Il doit revenir en un seul morceau jusqu’à Haches. Vous allez aider à que cela se concrétise. Ne pressez pas le pas exagérément, vous ne devez pas les rattraper trop vite.
— Nous sommes déjà partis ? Questionna Donirico.
— Vous avez le temps de préparer vos paquetages sereinement, ajouta le grand maître. Vous devrez avoir quitté la cité avant que la nuit tombe. Je vous conseillerais même de partir un peu avant que cela n’arrive, il n’est pas agréable d’entamer un long voyage de nuit.
— Est-ce que nous devons nous méfier de quelque chose en particulier ? Demanda Lobyron avec un ton de suspicion.
— Agissez uniquement avec prudence, ajouta le grand maître. Je ne vous enverrais pas à Englub si j’avais connaissance d’un danger substantiel. Même si je suis le grand maître, je ne suis pas un devin, tout ne se déroule pas comme je le prévois.
— C’est toujours ainsi, commenta Lobyron.
— Parfaitement, conclut le grand maître. Il y a toujours une part d’imprévue. Et vous êtes là pour modifier la donne lorsque la situation commencera à déraper. Si vous avez de la chance, vous aurez juste à suivre la compagnie à l’aller comme au retour. L’héritier de la nuit n’aura pas connaissance de votre présence tout le long de son voyage.
— Souhaitons que cela se passe ainsi, déclara Donirico. Je ne suis pas contre une balade.
— Profitez bien de cette promenade, termina le grand maître. Et qu’elle en reste une ! »
Le grand maître tourna le dos à ses deux interlocuteurs. Il tourna la tête, puis ayant trouvé sa prochaine victime, il fonça droit sur elle. Phisapo était de l’autre côté de la pièce, seul à une table regardant le grand maître. Un peu comme Gatrac-goharic, il devait attendre d’avoir ses ordres. Même si pour lui, rien n’avait été planifié à l’avance. Il ne se doutait même pas de ce qu’il allait lui proposer.
Le grand maître prit la première chaise qui lui tomba sous la main et il s’installa en face de Phisapo. « Granchhh maître, siffla Phisapo avec sa langue de lézard glissant entre ses dents. Shhh’eshh un plaichir.
— Bonjour à toi mon cher lézard, dit le grand maître avec un petit sourire. Nous n’avons jamais eu l’occasion de discuter longuement entre nous. J’ai suivi tes progrès depuis les derniers mois. Pour te récompenser, je te propose une dernière mission pour conclure ton enseignement comme tous les autres. Tu devrais apprécier cette mission. »
Le grand maître posa ses mains sur la table en plissant légèrement les yeux. « Je vais te demander de rejoindre l’empire des lézards au sud de Saol, commença le grand maître. Étant toi-même un lézard, tu auras plus de facilité à te faire accepter et à demander une audience auprès de leur empereur. Tu ne viendras pas en temps que lézard solitaire, mais comme un membre de l’empire des héritiers. Nous devons prévenir nos futurs voisins de la naissance de notre nouvel empire. Tu seras notre émissaire auprès de l’empire des lézards. Tu devras déterminer si nous devons les considérer comme des alliés, des ennemis ou un empire neutre à notre égard.
— Shhh’eshht un honneur, siffla Phisapo.
— Je savais que tu serais enchanté par cette nouvelle, coupa le grand maître. Ce n’est pas un voyage de complaisance que je te propose. Tu auras véritablement le rôle d’émissaire. Il est possible que tu doives rester dans l’empire lézard pour nous représenter durant des mois. Tu devras influencer les lézards pour que l’idée du retour de l’énergie germe dans leur esprit. Si nous pouvions les rallier à notre cause, nous pourrions plus facile convaincre d’autres encore. Il n’y aura qu’une seule condition dans cette mission, tu devras être accompagné par Crakol !
— Le crabodoc, shhhhh ! Siffla Phisapo avec dépit.
— Lui-même, affirma le grand maître.
— À quoi va me sshervir Crakol danssh chette tasshe, fit remarquer Phisapo avec un mépris non dissimulé sur le sujet.
— La route pour rejoindre la cité d’Adis sera longue, argumenta le grand maître. Si tu veux être en mesure de faire ouvrir les portes du palais de l’empereur lézard pour le rencontrer, tu n’auras d’autres choix que de rejoindre la cité. En te dirigeant vers le sud de la sorte, tu vas devoir traverser des territoires conquis par le nécromant Lichn. Comme il vient précisément de nous attaquer avec son armée il y a peu de temps. Nul doute qu’il va surveiller toutes les personnes qui vont sortir de Haches pour aller dans sa direction. Ce serait de la folie de t’envoyer seul dans le territoire du seigneur des ténèbres non officiel de Sulder. Si je me trompe sur le nécromant et que Crakol se révèle inutile pour ton voyage, ce sera une bonne chose. Dans ce cas, tu laisseras Crakol dans le port de la cité de Maaeen. Le voyage entre Maaeen et Adis ne devrait pas être problématique. En récupérant un navire marchand, tout se déroulera sans encombre. Crakol attendra le retour de MuTyrNoze et des autres dans le port de Maaeen et il reviendra à Haches avec eux. Tu entreras seul dans la cité d’Adis dans tous les cas.
— La chituassshion me plaisshe, siffla Phisapo rassuré.
— Crakol ne sera qu’une aide pour toi, ajouta le grand maître. Si tu as besoin d’un coup de main, il sera là pour t’éviter le pire. Tu ne regretteras pas de l’avoir à tes côtés à ce moment-là. Un conseil toutefois ! Ne le laisse jamais sans surveillance, il serait capable de briser toutes sortes de choses par inadvertance. C’est un don chez lui : l’instinct de provoquer la seule action qu’il ne fallait pas réaliser.
— Retirer le petit clou dans une planche de bois qui se révélait soutenir toute la structure, commenta Gloupto dans le dos du grand maître. Un sacré hurluberlu ce Crakol, il mérite d’être connu. Au moins, on ne s’ennuie pas en sa présence. Il a toujours une connerie à faire sans s’en rendre compte.
— Fort bien, souffla Phisapo en inclinant légèrement sa tête de lézard. Je parssh assshomplir ma tâssshe de she passhe. »
Le grand maître acquiesça d’un clignement des paupières. Il pivota sur lui-même d’un mouvement souple. Son regard croisa celui de Gloupto qui se tenait proche de lui. Le grand maître sourit. « Prenez exemple entité terreuse, commenta le grand maître. Voilà un lézard solidaire de son futur empire, il ne cherche pas à rechigner à la tâche. Prenez-en de la graine. »
Gloupto se contenta de hausser les épaules sans rien ajouter. Le grand maître regarda derrière l’entité terreuse pour observer les derniers présents dans la taverne. Il devait désormais s’atteler à sa dernière tâche de la journée. Protéger la cité de Haches, il avait promis au capitaine de la garde de lui fournir quelques-uns de ses élèves pour protéger la cité. Il allait composer avec les présents. Gloupto serait son premier choix ! L’entité terreuse pouvait se révéler indispensable pour défendre la cité. Même si ses sarcasmes pouvaient exaspérer les autres…
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