Mortemobire CODEX SULDER
   

Chapitre 25 : La fille de Tribalde

Voilà une semaine qu’elle et ses compagnons s’étaient embarqués sur ce navire marchand. Elle avait négocié le tarif avec toute la cruauté dont elle était capable ! Elle n’avait pas besoin de jouer un rôle pour cela. Elle inspirait naturellement la terreur. Elle baignait dans les idées sanglantes. Sa vie était remplie d’événements plus horribles les uns que les autres. Et pourtant ; elle n’était pas aussi ténébreuse que son apparence pouvait le laisser supposer.
Le grand maître avait eu raison de l’envoyer dans le sud. Les autres n’auraient pas pu faire un meilleur travail qu’elle. Elle souriait en se remémorant les quelques minutes de sa négociation avec le marchand. Elle n’avait pas eu besoin d’argumenter énormément par rapport à ce pauvre humain. Ce dernier n’avait eu qu’à la regarder pour commencer à trembler de tous ses membres. Elle avait ressenti l’odeur de la peur l’imprégnant totalement.
Comment aurait-il pu en être autrement ?
Elle était repoussante ! Pas hideuse, car elle avait son charme. Mais un charme que les humains ne pouvaient pas ressentir, ni même imaginer. Pour eux, elle était la pire chose qui puisse exister sur cette planète. Une abomination…
Elle était une démone !
Une créature des ténèbres dans toute sa splendeur. Sa carrure de plus de trois mètres de haut. Son corps ténébreux. Ses longs bras et ses longues jambes parsemés de protubérances osseuses. Il n’y avait pas de quoi rassurer une bande de marchands des mers. Lorsqu’en plus, elle avait demandé à voyager à tarif modeste avec ses compagnons. Sa répugnante personnalité n’avait pas inspiré ses interlocuteurs à marchander.
Elle avait haussé les épaules avec satisfaction. Elle ne leur aurait pourtant rien fait de mal, ce n’était pas dans sa nature profonde.
Elle était bien une créature de l’ombre par son aspect extérieur. Cependant, comme rarement cela pouvait se produire chez les démons, son esprit n’était pas animé par de sombres desseins. Elle voulait agir pour le bien. Un esprit bon dans un corps luciférien.
Oh ! Certes, elle n’était pas une enfant de chœur. Son côté démoniaque était bel et bien là. Elle savait se battre. Et, la vue du sang ne la faisait pas tourner de l’œil, bien au contraire. Sa rancœur était plus que prononcée. Quant à la notion de pardon… ça aussi ce n’était pas dans sa nature. Elle ne pouvait pas être une représentante parfaite de l’idée du bien, les fondements de son corps étaient une pure œuvre des ténèbres. Elle oscillait donc entre ses deux forces étranges, n’ayant pas véritablement sa place dans cet univers. Le grand maître n’avait pas ce regard sur elle.
Elle lui en était reconnaissante…
L’océan était calme depuis le début de la traversée. Elle observait les quelques vagues qui s’écrasaient mollement sur la coque en bois du bateau. Un vent puissant soufflait dans les voiles depuis trois jours ce qui laissait un bon espoir d’arriver en vue du port de Butach au cours de la prochaine semaine.
C’était sa dernière épreuve initiatique confiée par le grand maître. Si elle la réussissait avec brio, elle allait acquérir sa liberté de mouvement. Comme tous les autres compagnons de son groupe également. Malgré cette liberté acquise, le grand maître serait toujours présent pour eux. Il continuerait de les guider, de les conseiller et certainement de leur confier différentes tâches.
Elle savait clairement les intentions du grand maître sur le sujet de l’Empire. Ainsi que, sur cette recherche d’héritier d’un ancien aigle. Cela ne l’occupait que très peu.
Le grand maître pourrait lui demander toute l’aide qu’il voudrait, elle ne lui refuserait rien. Toutefois, elle aspirait à d’autres projets, plus personnels. Elle était comme tous les autres élèves du grand maître, aucun d’entre eux n’avait le souvenir de son enfance. Pas d’image, ni de leurs parents, ni de leur famille… Leurs souvenirs étaient absents, oubliés ou effacés.
Chacun avait sa théorie sur le sujet.
Les souvenirs, les plus anciens, dont ils pouvaient se remémorer l’existence, étaient leur rencontre avec le grand maître. Rien dans leur esprit ne semblait avoir existé avant cet instant. Pourtant, aucun d’eux n’était né par magie ! Si le grand maître les avait réunis, ce n’était certainement pas le fruit du hasard. Il devait y avoir une logique derrière tout cela. Chacun cherchait à en apprendre un peu plus sur son passé. Même si cette recherche s’avérait particulièrement hasardeuse.
À plusieurs reprises au cours de son apprentissage, le grand maître la surnomma la fille de Tribalde. Ce n’était peut-être qu’une tendre allusion à l’un de ses très anciens élèves.
Tribalde est un démon bien connu, probablement le premier qui se soit détourné de la voie des ténèbres qui aurait dû être la sienne. Et si ce n’est pas le premier, il est celui qui fut retenu par l’histoire pour être le précurseur. Tribalde, le plus célèbre des démons renégats. Le premier des renégats, le démon qui défia l’autorité en place sur Sulder pour se tourner contre elle et agir pour le service du bien et du grand maître.
Exactement comme elle !
Ce n’était qu’une petite phrase lancée rapidement par le grand maître. Peut-être sans même y réfléchir. Sans aucun arrière pensé de sa part. Pourtant, elle voulait y croire. Si elle était bien la fille de Tribalde ! Ça ne changerait pas sa vie, ça ne modifierait peut-être même absolument rien. Pourtant, si c’était vrai !
Il est même fort probable que Tribalde ne lui accorde pas le moindre sentiment paternel. Elle ne lui aurait demandé aucune affection. Ils étaient tous les deux des démons. Pas de temps à perdre avec des enfantillages humains. Mais elle souhaitait y croire. Ce n’était pas une théorie plus folle qu’une autre.
Si elle était bien la fille de Tribalde, elle aurait enfin un nom à mettre sur ses origines. Si démoniaques soient ses ancêtres. Elle espérait découvrir qui l’avait engendrée… ? Qui l’avait placée entre les mains du grand maître ? Qui avait pu sentir le bien au fond d’elle, alors que tout son corps exprimait le mal ?...
Une fois, cette dernière mission initiatique que venait de lui confier le grand maître serait achevée, elle comptait rejoindre Tribalde pour lui poser la question directement. Pour enfin obtenir une réponse claire et précise. Elle n’était pas du genre à tourner autour du pot pendant des années. Elle fonçait droit devant elle. Assénant des coups, faisant voler des portes en éclats, si cela est nécessaire. Rien ne pouvait se dresser sur le chemin qu’elle avait décidé d’emprunter.
De toute manière, dans le pire des cas, Tribalde ne lui apprendrait rien à son sujet. Et encore là, sans être son père, lui aurait la possibilité, peut-être, d’en savoir un peu plus sur ses véritables parents. Étant une renégate au sein de la caste des démons, elle se préparait depuis toujours à l’éventualité que ses parents ne fussent plus de ce monde depuis longtemps. Possiblement tués par les sbires de Demondai qui n’appréciaient nullement la présence de créatures démoniaques ne servant pas l’élu du mal avec une dévotion aveugle.
Ses longs ongles rouges s’enfoncèrent de plusieurs centimètres dans la rambarde du bateau. Elle ne forçait pourtant presque pas. Pour elle, il ne s’agissait que d’un simple étirement de ses membres. Cependant, sa puissance était monstrueuse.
Sans effort, elle aurait pu réduire ce navire en miettes. Elle n’y tenait pas tant que cela actuellement. L’eau ne lui faisait pas peur. Mais rejoindre sa destination à la nage aurait été plus long et plus fatigant qu’avec une embarcation. Le grand maître, également, lui en aurait voulu d’avoir tué ou mis en péril la vie de plusieurs de ses compagnons.
Elle n’était pas seule sur ce navire. La moitié de leur groupe était là avec elle. Elle dirigeait avec une poigne d’enfer cette troupe disparate et aucun d’entre eux n’osait la défier. Les rares qui se permettaient de le faire étaient restés dans la cité de Haches.
Leur mission était des plus simples, il devait rejoindre l’empire des lézards noirs pour leur soutirer une aide militaire. Le grand maître souhaitait recruter une armée de lézards noirs pour défendre la cité de Haches, pendant qu’il préparerait ses différentes actions contre l’Empire.
Simple ! Toutefois, rien n’était acquis à l’avance. Il était fort possible que les lézards noirs refusent la moindre entente. Ce qui serait catastrophique ! Elle aurait échoué à sa dernière épreuve initiatique. Ce n’était pas une option envisageable pour elle. Quoi qu’il puisse survenir, elle devait trouver une manière de s’acquitter de sa tâche.
Elle avait déjà en tête une solution pour parvenir à ses fins. Une ancienne connaissance du grand maître, qui avait été également l’un de ses élèves il y a fort longtemps. Maître Skull !
Un lézard d’origine qui avait passé des dizaines d’années dans la cité d’Adis, avant de descendre plus vers le sud pour se joindre aux lézards noirs. Un maître en énergie offrant ses services n’avait pas été refusé par l’empire des lézards noirs. Personne ne pouvait le prouver officiellement, mais beaucoup se doutaient que maître Skull était toujours en activité bravant l’interdiction de Demondai. Formant des lézards noirs à la troisième force.
Ce n’était pas les faibles créatures des ténèbres que l’élu du mal avait laissées sur Sulder qui allaient le lui en empêcher. Même Zarox n’était pas de taille à imposer quoique ce soit aux lézards noirs. Comme cette activité d’apprentissage de l’énergie n’était que ragot et supposition, cela convenait parfaitement à tout le monde. Les ténèbres ne cherchant pas à se fâcher avec les lézards noirs et réciproquement. Un équilibre précaire qui pourrait bien basculer sous l’impulsion du grand maître. C’était certainement le but recherché par ce dernier.
« MuTyrNoze ! Interpella une voix douce et féminine derrière la démone. » Elle ne se retourna pas, elle n’en avait pas besoin. Elle avait parfaitement reconnu cette voix elfique qui se rapprochait d’elle. Aux bruits de pas qu’elle parvenait à ouïr, elle ne devait pas être seule, Li’Mar’Bree devait l’accompagner également.
Elles étaient toutes les trois inséparables. Le grand maître les surveillait souvent de près. Car même si elles étaient sérieuses et appliquées dans leur travail, un vent de folie était capable de les animer. Provoquant un grand nombre de cataclysmes sur leur passage. Elles parvenaient toujours à attirer avec elles, d’autres élèves du grand maître. Certains n’étaient pas très difficiles à corrompre, il est vrai…
« Tu te réveilles bien tard aujourd’hui Deënie, commenta MuTyrNoze d’une voix rugueuse et cassante.
— J’ai pris le temps de discuter avec ma sœur Mardeën, expliqua d’une petite voix cristalline Deënie. Je voulais prendre quelques nouvelles de Haches.
— Il se passe quelque chose à Haches ? Questionna MuTyrNoze sans émotion.
— À part à la taverne où les tonneaux de la cave sont rapidement vidés, il ne se passe rien ! Répliqua Deënie.
— Je n’en suis même pas étonné, ricana MuTyrNoze en ouvrant largement sa bouche démoniaque. Il ne se passera strictement rien avant que nous ne soyons revenus avec cette armée de lézard noir. Nous avons eu de la chance d’être choisies par le grand maître pour cette mission, je n’aurais pas pu supporter plus longtemps cette inactivité. Voyage et action, c’est un programme bien plus alléchant.
— Heureusement pour nous que tu as une belle influence sur le grand maître ! Souffla Li’Mar’Bree. Sans ta présence dans le groupe, nous n’aurions peut-être pas été choisies pour venir.
— C’est fort possible, commenta MuTyrNoze. Le grand maître sait pertinemment que nous sommes inséparables toutes les trois. Il ne prendrait pas le risque de nous séparer sans notre consentement. Et je ne vois pas pourquoi nous n’aurions pas accepté ce voyage dans l’empire des lézards noirs.
— Entre la taverne et une bonne balade, il n’y a aucune comparaison possible, ajouta Deënie.
— Surtout si cette balade peut être agrémentée de quelques batailles ! Souligna Li’Mar’Bree avec un large sourire méphistophélique se dessinant sur son visage. »
La démone suivit le regard de la nécromante. Elle gloussa de contentement. Un navire faisait route dans leur direction. De larges voiles noires poussant le navire en profitant pleinement du léger vent présent. Les voiles étaient le signe distinctif qu’il s’agissait là d’un navire-pirate.
Un bateau qui pillait les navires croisant sa propre route. Les équipages des navires-pirates ne vivaient pas très longtemps. Ils étaient tous des mercenaires. Les différentes espèces de la planète cohabitaient au sein de ses équipages. Toutefois, on y retrouvait que très rarement des elfes. La piraterie n’était pas dans leur domaine de prédilection. C’était plutôt les Arklins ou les humains qui endossaient cette carrière à défaut de trouver mieux.
Le navire-pirate s’approcha progressivement de leur navire marchand. MuTyrNoze donna ses consignes au capitaine de leur navire pour qu’il ne tente aucune manœuvre dangereuse ou douteuse. Il devait donner le change au navire-pirate. Lui laisser supposer qu’ils étaient en fuite, tout en se laissant rattraper lentement.
Elle allait se charger de dépecer chaque pirate qui foulerait le pont du navire marchand. Ils allaient regretter d’avoir choisi une cible pas aussi facile que prévu.
La poursuite dura trois heures. Le navire-pirate s’approcha inéluctablement, grappillant progressivement du terrain. Pourtant, il n’y avait pas d’affolement. La démone s’était cachée du champ de vision des pirates.
Elle attendait de l’autre côté du navire. Les bras croisés sur son torse, les yeux clos. Elle n’était pas pressée, cette escarmouche était un petit plaisir de plus dans ce voyage vers le sud. Un bain de sang inattendu, mais qui allait émoustiller encore un peu plus sa bonne humeur.
Finalement, beuglant de tous leurs saouls, les pirates firent entendre leur approche finale. Déjà plusieurs filins partir du navire-pirate pour venir s’agripper sur le navire marchand. Les premiers pirates les utilisèrent pour changer de navire.
MuTyrNoze malgré sa taille immense, était capable de se mouvoir avec une fulgurante rapidité. Au premier son de pieds rebondissant contre le bois du navire marchand, elle se dressa de toute sa stature et plongea vers le pirate. D’une seule main, elle enferma son crâne dans la paume de sa main. Le pirate humain eut juste le temps d’apercevoir la créature des ténèbres qui se dressait face à lui. Un regard de terreur vint remplacer le sourire malicieux qui l’animait en posant les pieds sur le pont de l’embarcation.
MuTyrNoze ne lui accorda qu’un visage grimaçant en guise de dernière image. Elle serra fortement le crâne du pirate, jusqu’à entendre les os se rompre ! De son autre main, elle griffa le thorax d’un autre pirate. Une entaille profonde qui fit sortir ses entrailles. Elles dégoulinèrent de la plaie. De sa main agrippant encore le crâne rapiécé du pirate, elle envoya d’un mouvement ample le corps sans vie retraverser les flots. Le corps vint s’écraser contre le mat du navire-pirate. Le corps se dispersa en plusieurs morceaux sanglants retombant sur ses confrères.
L’assaut tourna court ! MuTyrNoze vociféra un long cri de défi à l’intention des pirates. Aucun d’entre eux n’avait la volonté de se frotter à une démone. Sa carrure était impressionnante et le sort qu’elle avait réservé à deux d’entre eux en quelques secondes avait achevé tous leurs espoirs d’abordage.
Les pirates n’avaient plus à cœur la conquête… c’était désormais la débandade. La fuite ! Mais où fuir dans un navire ? Nul ne pouvait aller très loin. Les filins tendus par les pirates furent retirés plus vite qu’ils n’étaient apparus.
Plusieurs pirates tombèrent à l’eau par la même occasion. Les filins tombant avant qu’ils n’aient pu rejoindre l’un ou l’autre des navires. MuTyrNoze se tenait à la balustrade, des yeux rougis par la colère qu’elles se forçaient à entretenir. Elle regarda les pirates avec un large sourire de satisfaction tenter de s’éloigner du navire marchand.
Pourtant, leur gouvernail était tourné. Certains pirates avaient même sorti les rames pour donner encore plus de puissance à leur fuite, comme si le vent n’allait pas leur suffire ! Et pourtant, malgré cela, le navire-pirate ne s’éloigna pas d’un pouce !
Au contraire, il s’approcha du navire marchand… et surtout de la créature des ténèbres qui pouvait d’un instant à l’autre bondir d’un pont à l’autre sans avoir besoin de recourir au moindre filin.
Des cris de terreur commencèrent à animer le navire des pirates. Leur tentative était vouée à l’échec. La mort était en train de taper à leur porte. Ils ne semblaient pas en mesure de se sortir de cette situation qu’ils avaient pourtant provoquée.
Si les pirates ne pouvaient fuir, cela n’était pas le fruit du hasard. La nécromante agissait dans l’ombre ! Postée en arrière de la démone, cachée par l’immense envergure de sa camarade, elle avait son esprit figé sur le navire-pirate. Des images de son immobilité gravées dans son champ de vision. Sa magie noire faisait le reste, accordant consistance à cette image.
Pour se sortir de ce piège, les pirates devaient se débarrasser de la nécromante. Mais pour l’atteindre, ils auraient déjà fort à faire avec la démone. Aucun pirate ne prit même l’initiative de la provoquer. Ils prenaient juste conscience que leur mort se trouvait juste devant eux. À chaque seconde qui s’écoulait, les pirates avaient l’impression qu’une année entière s’était écoulée. Ils vivaient leur dernier jour de piraterie. Le destin les avait conduits face à un bateau comportant des créatures des ténèbres dont ils ne pouvaient pas se départir.
Pourtant, ce ne fut pas la démone qui mit fin à leur souffrance. Mais l’elfe ! Toujours au côté de la nécromante, elle aussi usa de sa magie, cette fois grise. Deënie accumula les images dans son esprit. Un large trou dans la coque du navire-pirate. L’image s’incrusta progressivement comme une évidence, puis, alimentée par la magie de l’elfe, commença à prendre forme.
Un craquement sourd ébranla le navire des pirates. En moins de trente secondes, l’eau s’engouffra par un immense trou et engloutit totalement le navire. Bien des pirates n’eurent même pas le temps de comprendre ce qui leur arriver. Ils furent plongés au fond de l’océan avec les derniers débris de leur vaisseau.
Pour les plus chanceux, si l’on peut dire, ils purent juste plonger dans l’océan, s’agripper à des bouts de bois de fortune en guise de flotteur. Leur sort n’était pas enviable. Loin des terres, sans eaux, ni nourritures. Le froid, la faim, la fatigue auraient raison de leur volonté. Pas un seul navire ne viendrait leur porter secours.
Les trois camarades regardèrent longuement s’éloigner les débris du navire-pirate. Elles souhaitaient déjà qu’un autre groupe de téméraire ose les provoquer en duels. Elles étaient prêtes. En cœur, elles reprirent un petit chant de guerre :
« Hey... Hey...
Hey, Hey, Hey !
En avant, en avant
Ici, je viens faire un massacre
L’air est rempli d’une haine âcre
Au-dessus de moi plane votre sang
Les flammes sont dans le ciel et dans mes yeux
Vous savez que ce combat sera fallacieux
Je rajouterais votre nom à la liste des absents
Ici, je viens faire un massacre
L’air est rempli d’une haine âcre
Au-dessus de moi plane votre sang
Dépensez toute votre énergie
Tous ensembles nous allons faire de la théurgie
Si puissant, que nous repousserons le vent
Ici, je viens faire un massacre
L’air est rempli d’une haine âcre
Au-dessus de moi plane votre sang
Les flammes sont dans le ciel et dans mes yeux
Vous savez que ce combat sera fallacieux
Je rajouterais votre nom à la liste des absents
Je vais vous faire mon plus beau sourire
Avant de vous voir mourir
Encore une fois... En avant...
Ici, je viens faire un massacre
L’air est rempli d’une haine âcre
Au-dessus de moi plane votre sang »
La traversée dura encore six jours. Au grand regret de MuTyrNoze, nul autre navire ne vint tenter de les éperonner. La traversée fut d’un calme terrifiant. Le seul point positif au cours des derniers jours, c’est que finalement, cela ne leur avait rien coûté. Les marchands impressionnés par la déroute des pirates remboursèrent l’intégralité du voyage à la démone.
Elle avait protégé leur cargaison d’un pillage en règle. Ce seul geste valait bien un dédommagement. Ne savant pas qu’offrir à une démone et ne voulant pas la provoquer par une question mal placée. Ou pire, par une offrande qu’elle n’aurait pas appréciée. Ils préférèrent lui rembourser l’intégralité du prix du voyage. Cela leur sembla l’idée la plus appropriée à la situation.
MuTyrNoze n’y vit aucun inconvénient.
La situation était encore plus favorable qu’elle ne l’aurait pensée. Le voyage retour risquait d’être tout autre. Il n’allait plus s’agir de déplacer une trentaine d’individus dans un navire, mais potentiellement des milliers. Si elle parvenait à récupérer une armée de lézards noirs comme le demandait le grand maître, il leur faudrait plusieurs navires pour le voyage de retour.
Elle avait espoir que cela allait faire partie de la négociation avec les lézards noirs. Obtenir des troupes et les navires de guerre appropriés pour ramener tout ce petit monde jusqu’à Saol. Elle négocierait en ce sens. Même si avec des navires de guerres lézards noirs, il était certain que nul pirate ne viendrait les intercepter sur le chemin du retour. On ne pouvait pas tout avoir !
La côte se dessina progressivement à l’horizon. Le port de Butach commença à dévoiler lentement ses facettes. La partie est du port était réservée à l’empire des lézards noirs. Nulle autre espèce n’avait l’autorisation d’accoster, il n’existait aucune exception à la règle. Ce n’était certainement pas ce petit navire marchand sur lequel il se trouvait qui allait changer une règle immuable. Surtout que plusieurs drakkars de guerre lézards noirs étaient présents dans le port.
Machines de guerre effroyables. Chaque drakkar devait faire plus de deux cents mètres de long et une cinquantaine de mètres de large. Une hauteur au-dessus de la surface de l’eau d’une trentaine de mètres. La coque en bois était toujours peinte d’un vert foncé nommé plus communément : « vert lézard noir ». Ils étaient les seuls à utiliser cette couleur pour leur navire. Nul ne pouvait se tromper sur l’origine d’un tel navire lorsque l’on pouvait en voir un.
Pas un seul capitaine de navire sur cette planète ne trouverait l’audace de lancer un assaut contre un drakkar lézard noir. Et encore moins, n’oseraient seulement penser utiliser la peinture distinctive des lézards noirs pour son propre navire. C’était vouloir provoquer sa mort.
Les drakkars n’étaient pas uniquement connus pour leur puissance colossale en tant que telle. La démesure des navires impliquée aussi un chargement équivalent ! Plusieurs milliers de lézards noirs pouvaient loger dans un seul drakkar. Leurs navires avaient les mêmes proportions que leurs vaisseaux spatiaux qui les avaient transportés jusque sur cette planète. Bien des rumeurs courraient à ce sujet que lesdits vaisseaux et navires ne seraient en réalité que la même chose. Pourtant jamais personne n’avait encore vu un drakkar lézard noir s’envoler au-dessus des eaux.
Quoi qu’il en soit sur cette rumeur, il fallait être fou pour oser défier un drakkar avec autant de lézards noirs à son bord. Seules les ténèbres se permettaient encore une telle folie en ses jours.
La partie ouest du port était plus classique. De larges pontons s’élançaient depuis les quais vers l’océan. Les navires de tailles plus modestes venaient s’y amarrer. Avant de subir le contrôle douanier de l’empire des lézards noirs. Un passage obligé. Rien ne pouvait rentrer sur leur territoire sans qu’il soit au courant.
Là encore, aucune dérogation n’était accordée. Même dame Inima pourtant amie de longues dates avec le chef historique des lézards noirs ne pouvaient entrer sans être contrôlé. Celui qui souhaitait tenter sa chance risquait fort de se retrouver sans navire, sans cargaison et possiblement sans sa vie. Ce qui pouvait se révéler particulièrement préjudiciable.
De ce fait, personne ne voulait s’exposer un tel risque principalement pour le troisième point évoqué. Les lézards noirs étaient connus pour leurs procédures strictes, on ne peut que s’y plier.
MuTyrNoze aurait souhaité pouvoir échapper à la longueur administrative de ce contrôle. Toutefois, elle aussi n’aurait pas le choix de la suivre sans rechigner. Si son statut de démone avait pu effrayer marchand et pirate, un lézard noir lèverait à peine un sourcil, si seulement il en avait un, en l’apercevant. Cela n’empêchait pas qu’une démone restait une créature dangereuse pour un lézard noir. Mais l’inverse était tout aussi vrai.
Le navire marchand voguait à un rythme lent en direction du ponton à l’extrême ouest du port. C’était une habitude des marchands du navire. MuTyrNoze trouva cette opération des plus stupides, cela allongeait de manière significative leur arrivée dans le port. Elle se força à garder son calme. Il n’était pas l’heure de provoquer une mutinerie. Pas en approchant du port des lézards noirs, ils pourraient prendre un conflit naissant dans un navire comme une menace et refuser tout bonnement leur entrée dans la rade.
Elle se força à afficher un sourire démoniaque sur son visage. Inquiétant aux yeux des marchands, mais les lézards noirs seraient y reconnaître un sourire eux ! Elle plongea son regard au-delà des navires stationnés dans le port. La ville se trouvait derrière. Des demeures rondes, complètement rondes, parfois empilées les unes sur les autres, formant une pyramide de balles.
C’était la demeure typique des lézards noirs. Une forme de ballon, d’un diamètre compris entre dix et quinze mètres. Les maisons étaient donc de tailles modestes, pas la grandeur que recherchait les humains, ni l’espace souhaitable pour les elfes et les nains. Les lézards noirs avaient rarement la notion de matérialisme. Les objets appartenaient à leur clan et ils travaillaient pour leur clan. Rien d’autre ne comptait. Pas de notion de famille, juste des membres d’un clan. Il y avait bien des mâles et des femelles, mais aucune distinction n’était décelable dans leur comportement.
Chaque membre avait autant de pouvoir qu’un autre. Il n’existait que de très rare exception à cette hiérarchie à plat. Les chefs de clans en premier lieu. Il avait le rôle de guide pour leur peuple, donnant les directives, les objectifs et les règles. La pyramide hiérarchique des lézards s’arrêtait très tôt, à la grande différence de leur cousin les lézards. Au-dessus d’un chef de clan, il y avait leur chef suprême : Aliens, et rien d’autre.
Les sorciers en deuxième lieu, de même niveau que les chefs de clans. Les sorciers sont des solitaires ne recevant aucun ordre en dehors de leur chef suprême. Les sorciers sont souvent rattachés à un clan et servent la communauté comme n’importe quel autre membre, mais rien ne les force à agir de la sorte.
Le troisième groupe représente l’armée. Pour eux, il y a véritablement une structure hiérarchique qui permet de préserver une cohérence guerrière. Toutefois loin de leur rôle militaire, ils redeviennent de simple civil sans aucune importance supérieure par rapport aux autres membres du clan.
Le dernier groupe représente les maîtres en énergie. Que l’on pourrait considérer comme les héros de tout un peuple ! Comme les sorciers, seul Aliens a de l’influence sur eux. Ils n’appartiennent à aucun clan, leur rôle est d’aider l’espèce dans son intégralité sans aucune distinction de clan. Libres, ils sont les seuls qui ont l’autorisation de vivre dans des demeures qui ne sont pas en forme de balle. Cela reste rare malgré tout. Il est bon, même pour un maître en énergie de se fondre dans le moule du peuple lézard noir.
La grande cité de Néolézan était une immense pyramide de balles posées les unes sur les autres. Pas de rue, pas de route, juste des passages étroits entre chaque balle… Une cité bâtie sur trois dimensions. Un casse-tête pour les espèces peu habile à se mouvoir dans un tel labyrinthe.
Le port ne possédait pas une structure aussi complexe. Il y avait bien plusieurs pyramides de demeures présentes en arrière-plan, mais séparées par des rues. La cité avait été bâtie pour s’adapter un peu mieux aux visiteurs potentiels. L’est de la cité, le quartier des lézards noirs, n’était constitué que d’une seule et unique pyramide de demeures. C’était une conception tout à fait surprenante que les humains même les plus érudits ne parvenaient pas à comprendre.
La position d’une demeure dans la pyramide n’indiquait rien sur la position hiérarchique de son occupant. Bien au contraire. Ainsi, le sommet de la pyramide de maison pouvait très bien accueillir indifféremment n’importe quel individu de la communauté. Le chef de clan vivait là où bon lui semblait. Idée frisant l’hérésie pour les responsables des différents royaumes ou empires humains. Tout comme un chef militaire pouvait avoir sa demeure sous ses subordonnées. Cette idée qu’une demeure puisse avoir une représentation n’avait aucun sens pour les lézards noirs. Tout comme les marques de richesses. Pour eux, c’était la passion des espèces faibles, comme les humains.
Pour les lézards noirs, c’est le clan qui est riche et non eux-mêmes.
Les douanes furent longues, très longues. Elle l’avait redouté. Même le nom du grand maître ne permettait pas d’accélérer les traitements. Elle n’était même pas certaine que s’il avait été là en personne, cela aurait pu faire changer le comportement des lézards noirs. Ils respectaient les ordres, elle ne pouvait leur en vouloir… juste souhaiter que tout se déroule plus rapidement.
L’équipe de la démone étant composée de nombreux représentants hétéroclites et les lézards noirs respectueux de leurs très longues procédures. Ils mirent des heures à passer.
Connaissant la patience de la démone, ils acceptèrent tous qu’elle soit la première à se présenter au poste de douane. Cela ne changerait rien sur la situation finale, car elle devrait attendre que tout le monde ait pu entrer dans la ville. Mais au moins, elle ne ruminerait pas sur place, elle pourrait s’occuper un peu plus loin en attendant le reste du groupe.
Elle passa donc la première et fut la première à poser ses pieds dans la cité portuaire. Contrainte à attendre le reste de son groupe, elle se mit à la recherche d’un établissement où elle pourrait surveiller le navire marchand et ses compagnons du coin de l’œil tout en profitant d’un rafraîchissement.
Elle s’installa à la terrasse d’une taverne proche du port. Elle aurait souhaité faire le tour de la ville pour collecter quelques renseignements. Toutefois, elle n’était pas certaine que le groupe reste raisonnable à l’attendre. Elle ne voulait pas leur courir après dans une ville qu’elle ne connaissait pas. Elle devait rapidement quitter la ville portuaire pour rejoindre Néolézan. Là, elle pourrait accomplir sa mission. Elle voulait que ce séjour soit le plus court et le plus efficace possible.
Malgré l’attente forcée, la ville présentait quelques avantages pour une démone comme elle. Les lézards noirs étant de grandes créatures imposantes, leurs cités étaient adaptées à leur démesure. Pour une fois, elle venait de trouver une ville dans laquelle elle pourrait y vivre sans inconfort.
Elle repensa à la taverne du groupe dans la cité de Haches. Celle-ci était bien trop petite pour sa stature. Elle passait avec difficulté dans le cadre de porte. Ce n’était pas une grosse perte, car contrairement à bien d’autre elle n’y passait pas ses jours et ses nuits. Cependant, elle était régulièrement absente lors des petites réunions organisées parfois à l’intérieur. Toutefois, elle était toujours informée de leur contenu, aucun n’aurait osé la mettre à l’écart de la vie du groupe.
Elle avait commandé un cocktail fort pour faire passer le temps. Elle devait également encore réfléchir un peu à la suite de leur mission. Ce petit moment de calme avant d’entamer les étapes importantes de sa mission devait lui permettre de tout finaliser.
Elle devrait rejoindre la capitale des lézards noirs. Une chose était claire dans son esprit depuis plusieurs jours, elle ne comptait pas y amener tout le groupe. Elle perdrait un temps précieux à surveiller chacun de ses compagnons. Elle ne pouvait pas leur faire une confiance aveugle pour suivre ses recommandations.
Dès la première nuit, plusieurs n’en feraient qu’à leur tête et les problèmes ne feraient que commencer. Elle passerait plus de temps à faire de la discipline qu’à s’occuper de sa mission. C’était la dernière mission d’apprentissage du grand maître. Une fois, cette épreuve passée, chacun serait libre d’agir sans lui rendre de compte… Elle sourit intérieurement en pensant à l’avance à cette période faste où elle serait seul maître à bord.
Pour le moment, elle devait encore faire avec les exigences du grand maître. Elle voulait donc former un petit groupe réduit pour l’accompagner pendant que tous les autres resteraient ici. Son choix était arrêté depuis quelques jours sur l’identité des compagnons qui entreprendrait le voyage avec elle. Pourtant, elle voulait faire une dernière revue d’effectif afin d’être convaincue de ne pas avoir commis d’erreur. Elle ne se permettrait pas de faire une bévue si proche de la fin ! Ou du commencement, suivant comment on interprétait la situation.
Elle cherchait donc un petit groupe restreint pour se déplacer jusqu’à la capitale des lézards noirs, le plus rapidement possible et en revenir tout aussi promptement. Tous les exclus qu’elle ne choisirait pas resteraient au port de Butach pour s’y prélasser. Activité principale qu’aucun d’entre eux n’aurait de mal à s’acquitter consciencieusement. Néanmoins, ils auraient une mission à accomplir. Ils auraient toute la latitude désirée pour l’entreprendre.
Elle pensait que cette simple mission serait en adéquation avec leur capacité. Elle allait leur demander de trouver des navires pour le voyage de retour.
Elle ne voulait rien savoir de leurs activités durant son absence, seul le résultat l’importait. S’ils avaient réussi à avoir des navires pour les ramener jusqu’à Saol, elle ne dirait rien sur leur emploi du temps. Si ce n’était pas le cas, elle préférait ne pas imaginer ce qui allait se produire. Elle entrerait dans une rage terrible qui risquait de faire des dommages. Elle escomptait que ses compagnons seraient suffisamment peureux de sa colère pour ne pas la provoquer !
Elle but une longue gorgée de son cocktail.
Li’Mar’Bree serait la première personne à l’accompagner. Elle était la détentrice de la magie noire du groupe. Une créature des ténèbres tout comme elle. Elles se comprenaient l’une et l’autre comme si elles avaient été des sœurs. Si elle était une démone et que son corps ne pouvait tromper personne sur sa nature démoniaque, il n’en était pas de même pour Li’Mar’Bree.
Elle avait bien le pouvoir des ténèbres dans les veines, mais il n’était pas inscrit sur son visage. Elle ressemblait à une femme humaine des plus communes. Aucune corne ou autre excroissance notifiant son appartenance aux ténèbres. Juste un sourire méphistophélique en permanence accrochée sur visage. Seul détail qui pouvait mettre la puce à l’oreille à un interlocuteur attentif.
Avec Li’Mar’Bree, leur relation était fusionnelle. Elle se comprenait toujours parfaitement sans même avoir besoin de se parler. Un mouvement, un signe… elles pouvaient se lire comme des livres grands ouverts, rien ne restait indéchiffrable entre elles. Et ça, depuis aussi loin que leur souvenir pouvait remonter.
Dans ce duo des ténèbres, elle était la force, Li’Mar’Bree était la magie.
Plus surprenant c’était l’elfe qui composait la troisième femme de leur trio d’amies. Elle n’avait qu’un lointain contact avec les ténèbres, car elle était une elfe noire. Cependant, les elfes noirs n’en ont que le nom, car ils sont bien loin des démons comme elle.
Malgré tout, cette elfe était une amie. Un contact moins fusionnel qu’avec Li’Mar’Bree, principalement car sa sœur occupait une part de son esprit. Elle l’amènerait aussi avec elle. À toutes les trois, elles parviendraient à se sortir de tous les dangers.
Le quatrième serait Brinal. Un barbare, fort et brutal. Même si elle représentait à elle seule toute la force du groupe, avoir un véritable barbare apportait son lot d’incertitude et de solution surprenante. Elle était plus forte que le barbare, mais elle était plus cérébrale que lui. Brinal se posait moins de questions et bien souvent par cette simplicité d’esprit, il apportait une nouvelle piste au qu’elle n’aurait pas pensée. C’était une qualité qu’elle souhaitait exploiter.
Ce n’était pas spécifiquement un crétin. Juste un barbare incapable d’imaginer ce qui pourrait se produire dans une dizaine de minutes. Seul le moment présent comptait pour lui. La seule bride de réflexion concernait la façon la plus rapide d’assouvir un besoin que son corps venait d’exprimer. Bien étrange créature qui ne réagit qu’à ses envies sans se soucier de son avenir.
Elle ne serait jamais en mesure de penser comme lui. Quelque part, elle s’en satisfaisait très bien. Le barbare serait donc de la partie, elle aurait l’obligation de lui tenir la bride serrée, justement pour qu’il ne se laisse pas trop envahir par des envies de barbares. Un bon coup de poing sur le crâne, ça remet bien souvent les idées en place chez un barbare.
La cinquième à entreprendre la route avec elle serait Iändamine. Une autre elfe. Elle n’avait aucun contact particulier avec elle. Elles ne se parlaient jamais. Elles n’étaient pas amies, mais encore moins des ennemis. Leur point commun était d’être toutes les deux des élèves du grand maître.
La démone n’avait pas le souvenir d’avoir parlé ne serait-ce qu’une fois sérieusement avec elle. Juste un bonjour ou un bonsoir. Toutes les deux ne côtoyaient pas le même univers. Ce n’était pas pour rattraper le temps perdu qu’elle désirait sa compagnie. Mais bien pour ses capacités.
Iändamine était douée avec un arc. Aucun doute n’était permis. Une archère hors pair que le grand maître avait bien formée. Silencieuse, calme, timide, personne ne la remarquait ou si peu. La démone n’était même pas certaine que les autres membres du groupe aient pu remarquer son talent d’archère tellement elle n’en faisait pas étalage.
Elle devait reconnaître qu’elle-même n’aurait rien remarqué si le grand maître n’avait pas lourdement insisté pour qu’elle surveille de plus près Iändamine. Au début, elle avait cru que l’archère avait des ennuis et que le grand maître lui demander de jouer les gardes du corps discrètement. Après avoir observé une seule séance d’entraînement de l’archère, elle avait compris le message du grand maître.
Le groupe avait là un joyau qui n’était pas exploité à sa pleine mesure. Sa discrétion naturelle la rendait plus furtive qu’un voleur d’expérience. Sa dextérité en faisait d’elle un assassin d’une terrifiante efficacité ! Personne ne pouvait se douter de sa présence et lorsqu’elle envoyait une flèche, même une oreille fine n’aurait pu déceler le relâchement de sa corde.
Cette douceur et élégance du geste s’accompagnait pourtant d’une rare efficacité. Sa flèche atteignait sa cible. Sa précision innée rendait ses flèches mortelles dès la première. Elle perdait en efficacité à tirer des flèches en salves enchaînées. En lui laissant un peu de temps, elle était une alliée non négligeable. Lorsque la magie et la force brute n’étaient pas en mesure de terrasser un ennemi, une simple flèche pouvait faire fléchir la situation.
Sachant cela, elle ne pouvait pas se passer d’une telle aide dans son petit groupe restreint. Elle ne compterait pas sur elle pour animer les discussions pendant la journée, ni pour se faire remarquer de quelques manières que ce soit. Mais lorsqu’elle aurait besoin de son adresse, elle savait qu’elle pourrait compter sur l’archère les yeux fermés. Elle avait confiance en ses capacités, même si elle ne le lui déclarait certainement jamais.
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